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Le Havre

Une foule, une ville silencieuse pour un adieu plein d'amertume à « son » paquebot (photo Gérard Lecomte)
Trois coups de corne qui résonnent dans le port du Havre. Ce 18 août 1979, les remorqueurs dérogent à la tradition. Ils refusent de répondre et restent obstinément muets. Silencieux, comme la foule des Havrais massés sur le port, qui regardent s'éloigner France l'émotion et l'amertume au cœur. C'était il y a trente ans jour pour jour, mais les Havrais n'ont rien oublié.
« Bien sûr, il valait mieux le voir partir plutôt qu'il reste encore à pourrir au quai de l'Oubli. Mais ce jour-là, l'ambiance était celle d'un enterrement », se souvient Didier Legros, employé du musée maritime. Même souvenir pour Guy Kerignard, commandant à bord ce jour-là. « Nous sommes partis du quai de l'Oubli à 8 h du matin sous escorte des CRS. Nous n'avons passé les jetées du port qu'à 13 h. On aurait dit une procession funéraire. » Et si le commandant a été choqué du silence des remorqueurs, il n'a jamais pu non plus oublier les voix des Havrais, unies, pour entonner La Marseillaise à son passage. Un chant qui s'est tu, mué en silence hostile et triste lorsque le géant a doublé la capitainerie.
Deux noms, un pavillon
« Afin de ne pas aggraver la tension suscitée par les conflits sociaux au Havre, nous n'avions pas procédé à la cérémonie de changement de pavillon. Le paquebot partait donc sans drapeau, ni français, ni norvégien. Mais devant cette foule, ces milliers de personnes venues là, nous avons obtenu l'autorisation de hisser une dernière fois le pavillon français au moment de quitter le port », raconte encore le commandant.
Ce ne sera d'ailleurs pas la seule concession obtenue. Depuis les quais, les Havrais ont été heurtés de voir Norway sur la coque de leur bateau. Ils ignoraient qu'à tribord, l'éternel France avait conservé son nom.
« La tristesse, la colère, l'écœurement : voilà ce qu'on a ressenti. J'avais 9 ans quand il est arrivé au Havre. J'ai passé des journées à le voir, amarré au quai de l'Oubli comme une belle carte postale, puisque je travaillais au
complexe pétrochimique. J'aimais sa silhouette, la pureté de ses lignes. Voilà un bateau qui faisait rêver ! C'était un monument, un symbole. Il aurait fallu le sauver », lance Didier Legros. Selon lui, les nouveaux paquebots qui viennent en escale au
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Havre ne sont que des ersatz, « des HLM flottants. Sans âme ».
Trente ans ont passé, mais rien n'est effacé. Aujourd'hui, il ne reste plus de cet albatros de fer qu'un morceau de proue, placé comme un ornement au milieu d'immeubles à Deauville. Une relique arrachée à la vente aux enchères après le démantèlement du géant dans un chantier du bout du monde en Inde. Il ne reste plus que cela, mais bien plus encore. « C'est notre histoire de Havrais. »
MARIE-ANGE MARAINE
Mutinerie et colère des marins
L'histoire d'amour, de haine et de colère entre le « France » et les Havrais débute le 11 septembre 1974.
Alors qu'il se dirige vers Le Havre, l'équipage, qui vient d'apprendre l'abandon des pouvoirs publics, se mutine et bloque le paquebot en rade du Havre. L'opération a pour nom de code « Amenez les oranges ».
Les passagers ne peuvent débarquer. Ils seront amenés à terre via les abeilles et les remorqueurs. L'esprit de révolte semble habiter le beau bateau. Oublié dans le canal, il brise ses amarres lors d'une tempête et vient se mettre en travers du chenal.
Les passions se déchaînent autour de lui et les Havrais hurlent leur colère lorsqu'ils apprennent que la Ville n'obtient pas le chantier pour la transformation du France en Norway. Lorsque le bateau quitte Le Havre, c'est sous escorte des CRS. En pleine nuit, il a fallu faire évacuer les manifestants qui occupaient les bittes d'amarrage.
Par solidarité, les remorqueurs font grève et refusent d'accompagner le nouvellement baptisé Norway en pleine mer. L'armateur sera contraint de faire venir deux remorqueurs de Hollande pour seconder les abeilles internationales Languedoc et Bretagne.
Et pourtant, l'émotion reste collée à la coque du navire de croisière. Le commandant se souvient des signaux d'amitié reçus par tous les navires croisés en Manche et mer du Nord entre Le Havre et le port allemand de Bremerhaven. C'est ici qu'un étage sera ajouté au bateau, dénaturant ainsi aux yeux des puristes les lignes du France.
« A notre arrivé dans le port allemand, nous avons vu tous ces touristes venus nous accueillir et qui agitaient des drapeaux français », indique Guy Kerignard, commandant.
Voilà pour l'amour et finalement, c'est ce sentiment qui est longtemps resté au cœur de tous ceux qui ont un jour posé les yeux sur le
France.
M.-A. M.


Article paru le : 18 août 2009
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